Haro sur Eugène !

Evreux , 1873.

Dans son projet de restauration de la cathédrale, Eugène Viollet-le-Duc, au combien célèbre et décrié, envisage tout simplement détruire la nef : 

« ces constructions [du XIIIe siècle] furent établies par un architecte évidemment peu expérimenté et à l’aide de moyens insuffisants ou mal combiné. […] Au XVe siècle, des chapelles ont été bâties entre ces contreforts [mal construits] […]. Mais ce travail, fait sans soins, grossièrement, et sans relier la nouvelle bâtisse à l’ancienne, n’a fait que développer le mal déjà produit avan cette reprise. » […] 

Sur les remarques faites suite à l’annonce de son projet : 

« Le Comité [des inspecteurs diocésains] ne sera pas trop surpris si des observations ont été faites sur ce projet par des personnes étrangères à l’art de la construction et qui ne voient, dans la restauration de nos édifices, qu’une reproduction, sans examen ni critique, des anciennes formes, si vicieuses qu’elles soient ». 

Et puis de toute facon…

« J’ajouterai que cette structure [la cathédrale] irrationnelle, mal faite, hors de proportion avec l’objet, est d’un pitoyable effet » […] « Cette construction, mal établie, je le répète, a fait son temps ; il faut donc procéder suivant ce qu’indiquent l’expérience et la raison pour l’améliorer puisqu’il est nécessaire de la reprendre de maniere radicale ». 

Rapport de Viollet-le-Duc au Comité des inspecteurs généraux (27 janvier 1873).

Réponse du berger à la bergère (en l’occurrence le chanoine P. F. Lebeurier, archiviste départemental).

« M. Viollet-le-Duc me permettra de lui rappeler que depuis 50 ans, les archéologues ont plusieurs fois obtenu la conservation de monuments que les architectes voulaient détruire ».

Puis il relève les erreurs de datation faites par l’architecte dans son rapport. Et finit par :

« En résumé, l’entretien de la cathédrale a été comme nul depuis 1790. De grandes et urgentes réparations sont partout nécessaires, mais aucune partie essentielle n’est atteinte mortellement. La démolition de la nef en particulier est totalement inutile. Rien dans le rapport de M. Viollet-le-Duc n’indique au Comité de MM. les inspecteurs que les arcs de cette nef sont en bon état ; en le lisant on reste convaincu que tout se disloque et va tomber ».

P.F. Lebeurier, toujours, rapporte, au sujet de la séance du Comité des inspecteurs généraux : 

« M. Viollet-le-Duc prit le premier la parole, il parla longuement, et avec une ironie qui ne me semblait pas de saison, de ces amateurs qui ne sont rien, qui ne représentent rien et se permettent cependant d’émettre des opinions sur des choses que connaissent seuls les hommes de l’art ».

Autre rapport (non signé) :

« Dans le cours du XIIIe siècle, on bâtit les chapelles de la nef que M. Viollet-le-Duc attribue au XVe siècle. Pour m’expliquer une erreur aussi grave, je dois supposer que le célèbre archéologue a regardé ces chapelles d’assez loin et du dehors.

Résumé de la question et contre-expertise des habitants, sous la houlette de l’architecte Sabine, secrétaire général de la Société des architecte, membre de la Société des antiquaires de Normandie.

« Les architectes diocésains, conduits par M. Viollet-le-Duc et ardemment soutenus par M. Delamotte, chef de division au ministère, veulent détruire les voûtes et le comble de la nef de la cathédrale d’Evreux, ainsi que ses hautes fenêtres, ses contreforts et ses arcs-boutants pour les reconstruire dans le style de M. Viollet-le-Duc. Ce dernier trouve que les architectes du 13e siècle à Evreux étaient bien au dessous de lui, en fait d’art ogival, et qu’ils employaient des formes vicieuses qu’il est impossible de conserver. [Les habitants d’Evreux] demandent qu’on ne défigure pas le monument que leurs pères ont bâti, qu’on répare les parties bonnes qui ont souffert surtout du défaut d’entretien, par le fait de M. Viollet-le-Duc, inspecteur de l’édifice depuis 1853, et que celles qui ne pourront être conservées soient reconstruites dans le même style. M. Batbie avait promis d’envoyer un architecte indépendant de MM. les architectes diocésains pour contrôler avec impartialité les dires des parties. M. Batbie ayant été remplacé au ministère des cultes par M. de Fortoul, l’affaire sommeilla pendant de longs mois. Tout à coup, M. Viollet-le-Duc vint à Evreux diriger lui-même l’enquête dans sa propre cause. Il était accompagné de ses deux collègues : M. Labrouste auquel l’âge ne permit pas de monter sur les échafaudages pour examiner la voûte et les contreforts, et M. Abadie qui trouva parfaites toutes les idées de M. Viollet-le-Duc auquel il doit en grande partie sa position. »

Fin de l’histoire : la cathédrale est restée debout…

Source :dossier de travaux de la cathédrale, Archives nationales, F/19/7702.

En savoir plus sur cette affaire d’Evreux : article dans L’Express, article dans Paris Normandie
notice sur Viollet-le-Duc (École des chartes).

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